Arbre généalogique
Lorsque le cadran sonna ce matin-là, je l’éteignis d’un coup du plat de la main, puis me retournai pour m’endormir de nouveau. Cela n’empêcha pas mon père de débouler dans ma chambre, déjà réveillé à cette heure si matinale, et de me réveiller, parce que selon lui, une grosse journée s’annonçait pour moi.
Ce n’est pas le qualificatif que j’aurais utilisé. Catastrophique était, selon moi, beaucoup plus représentatif de ce que j’allais vivre aujourd’hui. Ma mère, que je n’avais pas revue depuis mes 12 ans, j’en ai aujourd’hui 19, venait de décéder et c’était à moi, sa fille unique, d’aller dans la ville ou elle avait décider de vivre après nous avoir laissés, mon père et moi, et de m’occuper des préparations pour son enterrement. Je n’avais aucune envie d’y aller, mais trois jours plus tôt, son notaire avait téléphoné à la maison pour nous annoncer la mauvaise nouvelle, puis avait spécifié à mon père que sur le testament de ma mère, c’était moi qui devait veiller à tout ce qui concernerait son enterrement. J’étais abasourdie lorsque mon père m’a annoncé la nouvelle… Elle nous avait quitté pour un homme qui était beaucoup plus jeune que mon père donc, plus jeune qu’elle, parce que elle était soi-disant mieux avec lui. J’ai toujours refusé d’aller la voir, et aujourd’hui encore, l’envie de ne pas me pointer là-bas me tentait énormément. Mais c’était ses dernières volontés, et en amoureux fidèle, mon père tenait à ce que je les respecte.
Donc je partais, dans la journée même, pour une petite ville perdue au fond du Québec. Je me levai à contrecoeur et pris le chandail et le pantalon que mon père me tendait.
Je ne pouvais plus reculer. Et j’étais totalement terrifiée à l’idée de rencontrer l’homme qui m’avait ravi ma mère au moment ou j’en avais le plus besoin.
Je partis vers onze heures, au volant de la voiture que j’avais hérité de mon père. Je roulai pendant de longues heures, vérifiant constamment le plan que m’avait gentiment imprimé un collègue de travail à papa. Après trois longues heures de route, quatre pauses-pipi, deux pour grignoter et trois retours sur mes pas parce que j’avais loupé la sortie que je devais prendre, j’arrivai enfin au village qui avait accueilli ma mère, sept ans plus tôt. Un homme qui semblait n’avoir que quelques années de plus que moi attendait au point de rencontre que mon père avait fixé avec le notaire. Je stationnai ma voiture et me dirigeai lentement vers lui, les poings crispés dans les poches de ma veste en jeans.
- Salut, dit-il, lorsque je parvins à sa hauteur. Je m’appelle Jonathan.
Comment m’a-t-il reconnu? Ah, cet homme… je tremblai de rage intérieurement.
- Je sais qu’on ne se connaît pas, mais pendant ton séjour ici, je tiens à ce que tu habites chez moi.
Chez lui? Pourquoi il dit chez lui, et pas chez ma mère?
- Oui… je marmonnai, en affichant un sourire forcé.
- Je vois que tu es venue avec ta voiture … on peut s’y rendre en voiture, en faisant un petit détour pour te faire connaître un peu plus le coin.
- Oui, si vous voulez, articulai-je, difficilement. Je n’arrivais pas à lui pardonner d’avoir volé l’amour à mon père.
Il se dirigea tranquillement vers ma voiture, puis, après un bref coup d’œil autour de moi, je le suivis. J’ouvris doucement ma portière, puis on s’installa côte-à-côte, alors qu’il m’indiquait par où je devais passer. Une fois chez ma mère, ou chez lui, s’il préférait, il me montra du doigt un carton qui contenait des effets personnels à ma mère qu’il avait jugé bon de me réserver. Je le pris, puis me dirigea vers la chambre qui serait la mienne pour les jours à venir. La boîte, sur laquelle le nom de ma mère était inscrit au feutre noir, était remplie d’albums photos, de quelques babioles que ma mère devait affectionner puis un carnet. En l’ouvrant, je découvris que c’était en fait un journal intime. Je m’installai confortablement sur le lit puis entrepris la lecture de ce journal. Il commençait un peu avant l’anniversaire de mes onze ans. Lorsque j’arrivai au moment ou ma mère commençait à parler de son désir de quitter mon père, mon cœur se serra. Ma mère parlait d’un homme qu’elle avait rencontré, mais qu’apparemment, elle connaissait déjà. Je continuai ma lecture, et c’est en hurlant et en pleurant que je dévalai les escaliers à la recherche de … cet homme… de … Jonathan.
- Pourquoi ne m’as-tu pas dit? POURQUOI? Pourquoi a-t-elle tu cette information? DIS-MOI! Hurlai-je, en frappant de mes poings le torse de Jonathan.
- Calme-toi… dit Jonathan, très calme, en s’asseyant à la table de la cuisine et m’indiquant d’en faire de même. Ta mère ne vous a rien dit à ton père et toi simplement parce qu’elle avait honte … comprends-la, elle portait un enfant qui pour elle, était illégitime, n’étant pas de ton père. Elle a longtemps souffert, pas seulement d’avoir été violée, mais d’avoir caché l’existence de ce petit être grandissant en elle à ton père. À cette époque, ton père n’était pas souvent à la maison, ce qui a permis à ta mère de cacher son état à ton père très longtemps. Elle est ensuite partie en vacances, et après son accouchement, elle est retournée auprès de ton père. Ça s’est fait très vite … j’ai été envoyé dans une famille d’accueil et lorsque j’ai atteint ma majorité, j’ai quitté l’endroit ou j’avais grandi pour retrouver ma mère naturelle… Et, se sentant coupable de m’avoir abandonné, elle est venue vivre ici, avec moi…
J’étais abasourdie par toutes ces révélations. L’homme qui m’avait ravi ma mère était donc … mon demi-frère …

