Mémoires
J’attrape mes clefs et sors de ma maison, puis me dirige tranquillement vers le petit café où j’ai l’habitude de me rendre à tous les jours avant d’aller travailler.
En traversant le dernier carrefour avant le café, je croise une jeune fille très peu habillée pour un matin aussi frisquet que celui-ci. Au moment où l’on se croise, je remarque qu’elle pleure et que quelques ecchymoses couvrent ses avant-bras découverts. Tout de suite, j’ai la certitude qu’elle s’est fait tabasser… Chaque fois, cela me fait penser à cette journée d’automne où j’ai découvert le cadavre de ma sœur … froidement assassinée par son petit ami jaloux. Jamais je n’ai pardonné à cet homme d’avoir fait cela à ma petite sœur. Oh, Mélanie!
En entrant dans le café, les larmes ruissellent sur mes joues et Melissa, la serveuse qui me tend toujours mon café lorsque j’entre, me regarde tristement. Elle sait pour ma sœur … Elle-même a déjà été victime d’un petit ami jaloux et a failli y laisser sa peau … On s’est rencontrées, dans une thérapie pour aider les victimes et la parenté des personnes victimes de personnes violentes. C’était lorsque j’essayais de m’en sortir, après avoir sombré dans une dépression suite au décès de ma sœur, qui m’avait mené à l’alcoolisme et à la rue…
Un homme est assis près de la porte. En me dirigeant vers ma table habituelle, une jeune mère entre, suivie de deux enfants en bas-âge, que je présume être les siens. Elle fouille dans son sac, le renverse, pour y trouver de la monnaie. Melissa lui sourit tristement et la mère ressort, ses deux enfants affamés sur les talons. L’homme se lève et suit la petite famille à l’extérieur. Je souris. J’ai connu une période semblable à ce que vit présentement cette jeune femme, mais, heureusement, je n’avais qu’une bouche à nourrir, la mienne. Ils reviennent et l’homme se dirige vers le comptoir pour commander à manger. Je remarque le regard de la jeune femme à l’instant où ses doigts frôlent ceux de l’homme. Ses yeux expriment une gratitude immense, tout son être hurle «merci!» à cet élan de gentillesse pure. Je sais tout-à-fait ce qu’elle ressent. C’est difficile à expliquer, mais ça réchauffe le cœur et éloigne la dureté des moments vécus… Matthew, c’est son gobelet de café qu’il m’a tendue, un soir où j’étais assise sur le banc d’un parc, complètement transie. L’instant où ses doigts ont touché les miens a éloigné le passé cruel et l’avenir incertain. Tout était beau, je vivais enfin un moment agréable. J’ai su à cet instant qu’il était l’ange envoyé pour me sauver… ce qu’il a fait.
Justement, le voilà, mon ange. Il entre et se dirige vers ma table puis s’assoit en face de moi. Je lui souris et le revois clairement le soir où il m’a tendu ce gobelet de café de starbuck…
J’ignore pourquoi c’est moi qu’il a sauvée de la misère, mais je sais que je ne dois pas oublier cette partie de ma vie. Quand je vois un homme franchir le mur qui sépare les gens aisés des gens pauvres, sans se poser de question, simplement pour apporter son aide, que la pureté envahi son âme, comme celui qui est attablé avec cette petite famille, je me sens si bien de savoir qu’une autre personne sortira de la misère…

